Chapitre 1 – Tous dans le même bateau
Laissez-moi vous parler d’éducation…
«Ah non! C’est pas vrai! Y va pas encore nous les casser avec ça? Misère, y’a pas d’autres sujets? Une chance, l’été s’en vient, il va peut-être nous parler d’autre chose…»
Messieurs, dames, du calme! Bien sûr que j’en parle et reparle. J'ai les pieds qui trempent dans ce système à la dérive chaque jour et vous voudriez que je ferme ma gueule? Il est essentiel d’en parler! L’éducation, c’est la base d’une société. C’est ce qui permet de former des individus adultes à la hauteur du Québec : intelligent, cultivé, avec une conscience sociale… (mouais, mettons!)
Donc, laissez-moi, disais-je, vous parler d’éducation. Tranquillement, dans les écoles, nous approchons de la date fatidique où nous devons former les groupes pour l’année suivante. Il faut tenir compte d’un bon équilibre entre les forces et les faiblesses, des élèves en grandes difficultés d’apprentissage ou avec des troubles graves de comportement, du ratio garçon/fille et des chimies entre élèves. Juste avant cette formation des groupes-classes, qui peut parfois s’échelonner sur une semaine dépendant de la complexité de la clientèle, il faut passer à travers les fameuses cotes. Ces cotes, loin «d’étiqueter» les élèves comme le croient certains, permettent d’obtenir des services adéquats pour chaque enfant et les fonds nécessaires pour payer les spécialistes qui fournissent lesdits services.
Avec l’entente – lire «la loi spéciale qui a forcé l’entente» – entre les enseignants et le gouvernement, quelques petites choses ont changé dans l’instruction publique. Vous aurez peut-être des enfants, alors lisez attentivement. Même si ça risque de changer 36 fois avant que votre bambin n’ait l’âge scolaire.
Primo, les cotes disparaissent. Fouillez-moi comment ils vont distribuer l’argent selon les besoins. Ça, on ne nous l’a pas encore expliqué.
Secundo, l’année supplémentaire (doublage) pour atteindre les objectifs du cycle, ne sera plus.
Tertio, s’il y a année supplémentaire au primaire, elle ne pourra se faire qu’à la fin du cycle terminal (6e année), à la demande des parents et si l’on considère que l’enfant peut atteindre les objectifs du primaire à l’intérieur de ce laps de temps.
C’est du jargon pour vous? Pas de problème, je vous fais un petit scénario réaliste. Jusqu’en 2005, la réforme (celle qui a été modifié 1 477 fois depuis son implantation il y a 12 ans) permettait qu’un élève double à la fin d’un cycle (1er cycle = 1ère et 2e année, 2e cycle = 3e et 4e année, 3e cycle = 5e et 6e année). Partant de cette excellente idée, les objectifs furent répartis sur deux ans et, si Mathieu était un peu en retard une année pour une raison X, ça lui permettait de se remettre sur pied l’année suivante. Ça limitait aussi les cotes, distribuées comme des bonbons à l’Halloween par des profs faussement zélés. Ça éradiquait aussi le doublage abusif, recommandés par les mêmes profs débiles.
Mais maintenant… maintenant, si Mathieu en arrache en 1ère et qu’il ne se reprend pas en 2e, il passe en 3e sans être assuré de services et sans les acquis de base (compter, lire, écrire) nécessaires à son cheminement scolaire. Mathieu va ainsi continuer jusqu’à la fin de son primaire. En 6e, son prof, la direction et ses parents vont s’asseoir devant un p’tit café… On constatera – à regret, j’en suis convaincu – que Mathieu ne pourra atteindre les objectifs – avec autant de retard accumulé, aucun doute – en une année de plus – que ses parents refuseraient probablement de toute façon. Alors on va l’envoyer au secondaire en cheminement particulier. Et devinez à qui on vient d’offrir un beau décrochage à 16 ans sur un plateau d’argent, garni d’analphabétisme et fourré à l’estime de soi déficiente? Pauvre Mathieu. Et pauvres profs! Par défaut, on devient tous débiles!
Cette année, trois de mes élèves sont en grandes difficultés d’apprentissage. J’enseigne en 3e, elles sont d’un niveau début 2e, et ce malgré le fait que je bûche avec elles depuis septembre et que je les vois en récupération 4 fois par semaine. La cote de chacune saute l’année prochaine, je ne sais pas ce qu’elles auront comme service et il est clair que leur retard prendra des proportions abyssales, non seulement sur le plan académique, mais aussi sur le plan social car elles vivront du rejet (les loosers ne sont jamais bien vus). J’enrage et je maudis, en vain.
La première chose qu’on m’a apprise au baccalauréat, c’est qu’il existe une pédagogie pour chaque élève. Que chaque enfant est unique et que l’adaptation pédagogique est une mer, houleuse certes, mais où il est formateur de naviguer. J’ai plus que jamais le mal de mer sur l’océan aux eaux dormantes, plat et fade que nous sert le ministère. Priez pour éviter le naufrage, les enfants seront les derniers.