On voulait donc qu’un drame survienne. On y a presque cru avec le virus du Nil ou encore avec l’épidémie de SRAS. Mais non, rien à faire, pas de tragédie nationale pour le Québec. Non monsieur, pas de danger que ça nous arrive à nous. De toute façon, c’est bien connu, c’est toujours les mêmes qui ont tout. Notre dernière catastrophe, nous, remontait au verglas de 1998. Ah qu’elle était catastrophique, notre catastrophe! Une couverture médiatique continue, 24h sur 24h, des mises à jour toutes les heures, des images chocs, des envoyés spéciaux dans le dangereux triangle noir, des reportages troublants avec plein de vrai monde qui pleure. Et que dire de la présence de l’armée. L’Armée, la vraie, avec des soldats, des grosses tentes vertes, des jeeps et des camions. La calamité aura fait 22 morts. 22 personnes à la grandeur de la province qui ont trouvé la mort dans des circonstances dramatiques. Tout comme la tragédie précédente, le déluge du Saguenay (qui a failli, comme tout le monde le sait, rayer définitivement la région de la carte du Québec), c’était vraiment l’Apocalypse. Depuis, rien. Le calme plat. On commençait à désespérer, on n’y croyait plus. On ne l’aurait donc jamais, nous, notre crise nationale…Nous étions résignés.
Philippe Couillard a senti cette lassitude. Il nous a trouvé une belle solution, un sujet en or, un beau cataclysme servi sur un plateau d’argent : ses prévisions quant à la possible épidémie de grippe aviaire. Bon, pour l’instant, aucun pays d’Amérique n’a été touché et le virus ne semble pas se transmettre d’homme à homme…mais nous avons toutes les raisons, bien entendu, de prévoir le pire. On ne parle pas d’une épidémie, non, on parle d’une pandémie. Le mot pandémie à lui seul suffit pour nous faire frémir. Alors imaginez s ‘il est suivi d’une appellation scientifique : PANDÉMIE DU VIRUS H5N1! Selon les prévisions du bon docteur Couillard, la première vague de la pandémie (brrr) pourrait, en huit petites semaines, contaminer 35% des québécois et causer 34 000 hospitalisations et 8 500 morts. Pour convaincre les plus rébarbatifs, il a même prévu un autre scénario catastrophe faisant 50 000 décès! Qu’attendons-nous pour paniquer? Juste d’y penser, je commence à cracher du sang.
Je n’ai pas compris l’attitude des montréalais ce samedi. Ils étaient des milliers à déambuler nonchalamment dans les rues de la ville, sous prétexte qu’il faisait beau et chaud. Mais personne n’a donc conscience du danger? En agissant de la sorte, nous laissons aux poulets le loisir de se préparer à nous exterminer et à prendre peu à peu le contrôle de la planète. Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit : la victoire de la volaille sur la race humaine, rien de moins. Bientôt, on ne pourra plus sortir impunément de nos chaumières. Dans chaque coin sombre des ruelles, il y aura une poule terrée dans l’ombre, les yeux injectés de sang, le bec recouvert d’écume, les griffes mortellement acérées, entraînée à devenir une machine à tuer et qui attendra une innocente victime puis qui ne laissera aucune chance à sa proie. Il m’arrive maintenant de regarder mon enfant paisiblement endormi et de me demander à quoi j’ai bien pu penser de le mettre au monde, de le livrer ainsi en pâture aux volailles sanguinaires.
J’ai une tante qui ne savait plus quoi faire de toutes ces conserves qu’elle avait stockées pour faire face au virus du Nil puis au SRAS…La voilà bien servie! Le spectre de la pandémie arrive ainsi juste à point pour toutes ces personnes qui n’avaient plus de raison de craindre la fin de l’humanité.
Et peut-être qu’au fond, c’est exactement ça que faisaient ces montréalais dehors samedi dernier. Une dernière marche, un adieu funèbre à la ville, à la vie. Comme un dernier affront à la fatalité, une sorte d’hymne à la vie, une façon de dire oui, nous savons que nous allons tous mourir; mais nous nous accrocherons jusqu’à la toute dernière minute à cette vie qui nous sera très prochainement enlevée malgré nous.